L'experte de CANADEM en Éthiopie: Coordonatrice du cluster santé

L’enfant regarda sa mère qui lui serrait fortement la main, le désert s’étendait à perte de vue. Ils marchaient en file indienne sans regarder en arrière. Non loin de là, d’autres gens marchaient également en file indienne en fixant l’horizon, loin devant eux. En silence.

 

Seuls quelques murmures de voix laissaient échapper une complainte ressemblant à une prière déchirant le silence. Un silence menaçant de crépuscule dans la savane africaine. Quelque part, dans ce morceau d’Afrique où tout avait été chamboulé, la vie, les gens, la flore, la faune…

 

« Maman, où allons-nous ? » murmura l’enfant à voix basse.

« Dans le pays voisin. Nous devons traverser une frontière, et il faut marcher beaucoup. Une fois arrivés, nous allons habiter là-bas, des gens vont nous aider. »

« Pourquoi ? » questionna l’enfant dans la candeur de ses 3 ans. « Où est papa ? Ma grande sœur ? Nos brebis ? Grand-maman ? »

Sans répondre, la maman s’arrêta, saisit l’enfant et le hissa sur son dos, l’attacha solidement avec un pagne et lui intima :

« Dors, la nuit est tombée. »

La marche continuait. Pour rejoindre la frontière du pays voisin, les marcheurs avaient parcouru des milliers de kilomètres. Au croisement d’une piste, certains s’arrêtèrent, les plus riches  faisant la file dans l’attente d’un bus qui les conduirait à la frontière ou d’un passeur qui les aiderait, moyennant quelques milliers de francs en monnaie locale. Sans argent, la femme prit la direction des marcheurs qui ne pouvaient pas payer le bus, et elle marcha. Trois jours et quatre nuits encore.

À la frontière, ils étaient des milliers à attendre. Depuis quatre jours, attendant les négociations entre le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) et le pays d’accueil, les groupes de réfugiés étaient bloqués devant la frontière gardée par des militaires menaçants et armés.

L’eldorado était en face de ses yeux. La femme leva les yeux et fixa l’immense lotissement de maisonnettes aux toits bleus et blancs : un camp de réfugiés du HCR, gardé par des policiers armés.

La présence de diverses organisations des Nations Unies et d’ONG dans les camps rassurait ces milliers de gens qui arrivaient de si loin, pour sauver leurs vies et celle de leurs enfants.

Tout d’un coup, alors que le soleil se couchait, la barrière s’ouvrit et la marée humaine avança en silence, sous le regard stoïque des militaires. Les muscles en alerte, ils avaient chacun une main placée sur la gâchette de leur Kalachnikov pour parer à toute éventualité.

Comme ses compagnons, la femme se dirigea vers les camps de Pagak, le point d’entrée des immenses camps de refugies pour les Soundanais du sud en Éthiopie.

L’enfant attaché sur son dos, les genoux flageolants, la bouche sèche, la femme se sentait défaillir, elle avait donné toute son énergie pour arriver et elle était épuisée mais fière de cette victoire.

L’enfant se tortilla, et elle défit son pagne. Il tituba, ankylosé, et questionna :

« Ou sommes-nous maman? »

« En Éthiopie, à Pagak, dans la région de Gambella. Nous sommes à l’ouest de l’Éthiopie. »

« Les gens ici sont gentils, ils ne vont pas nous tuer ? »

« Je ne sais pas, ce que je sais c’est que nous allons habiter dans un camp de refugies, géré par les Nations Unies et nous allons pouvoir souffler un peu. »

« Les Nations Unies ? »

« Oui mon enfant, c’est notre seul salut et celui de tous ceux qui sont venus avec nous. »

Ils avaient été nombreux à arriver par grappes, depuis 5 heures du matin. Dans la moiteur de ce matin tropical, le camp était en action : comme un essaim d’abeilles, les travailleurs humanitaires s’activaient.

 

Alors que le HCR procède à l’enregistrement des refugiés, les partenaires veillent à ce que la protection des enfants non accompagnés et les services essentiels tels que le logement, les soins médicaux, l’eau et l’assainissement soient en place pour accueillir les réfugiés.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) organise plusieurs convois pour faciliter la relocalisation des réfugiés vers des lieux plus appropriés au sein de la région de Gambella. Le Programme alimentaire mondial (PAM) fournit aux réfugiés des biscuits à haute énergie et de l’eau et d’autres formes d’assistance de base à l’arrivée.

Soutenu par l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Ministère de la santé éthiopien a installé un point de triage et de vaccination : les enfants sont triés, leurs besoins en soins de santé primaires sont évalués, la malnutrition est détectée, et le traitement de la malnutrition est immédiatement entamé. La fourniture d’eau potable est assurée.

Les enfants et adultes trop malades ou mal nourris sont orientés vers le centre de Médecins Sans Frontières qui a installé un petit hôpital de fortune dans le camp.

D’autres agences sont chargées d’activités essentielles à la survie du camp, dont la promotion de l’hygiène, le soutien psycho-social pour les enfants, la recherche et la réunification des familles, et les soins aux enfants blessés.

L’UNICEF a construit des écoles. La femme lève les yeux et sourit à son fils : « Demain tu iras dans cette école. Tu verras, ici nous seront protégés. »

Le point d’entrée de Pagak enregistre plus de 1200 personnes par jour. La région de Gambella héberge actuellement environ 300 000 réfugiés arrivant du Soudan du Sud.

Je m’appelle Tabasum Abdul-Rasul, je suis une Associée de CANADEM et je suis déployée avec l’OMS en Éthiopie. Je suis coordinatrice du cluster santé de l’OMS pour les régions.

Le cluster santé au niveau global a pour objectif principal de renforcer l’ensemble des mécanismes de préparation et de réponse avec des interventions de santé appropriées aux urgences humanitaires. Mon rôle principal est la  coordination des agences travaillant dans le secteur de la santé afin de permettre une meilleure gestion de l’information, un appui pour permettre l’accès aux équipements et aux médicaments de première nécessité, et surtout le renforcement des capacités des acteurs qui interviennent sur le terrain.

J’organise des missions conjointes avec les agences dans les villages, les camps et tout site affecté par un problème humain ou naturel. Ceci nous permet d’évaluer les besoin et d’entreprendre des actions concrètes, d’apporter des ressources et de faire un plaidoyer adéquat au niveau des gouvernements pour améliorer la situation.

J’ai passé plusieurs mois à Hawassa dans la région du Southern Nationalities People, tout au sud du pays, au nord de la frontière kényane. J’ai travaillé à installer un mécanisme local de cluster et à soutenir les interventions d’urgence liées au cholera, aux inondations et aux glissements de terrain qui ont frappé la région.

Après cette mission complexe, le bureau régional de l’OMS m’a déployée à Gambella, dans l’ouest de l’Éthiopie, pour soutenir le HCR et les autres agences dans l’accueil des nombreux réfugiés arrivant du Soudan du Sud.

Chaque matin, à 6 heures, je quitte ma pension avec une équipe du HCR pour aller dans les points d’entrée afin de soutenir leur travail dans les camps. Je supervise et aide aux vaccinations et aux divers triages, et je visite les autres ONG en place pour évaluer les besoins et les lacunes.

La vaccination massive des enfants s’opère pour prévenir deux maladies : la polio et la rougeole. Le déparasitage systématique par le mebendazole et la vitamine A sont aussi administrés systématiquement aux enfants de 0 à 2 ans. La vitamine A sert à prévenir les carences graves dues à la malnutrition. Assurer une bonne couverture vaccinale pour prévenir les épidémies et les maladies carencielles est essentiel.

Lorsque je rentre le soir, je suis courbaturée. Le travail dans les camps de réfugiés n’est pas simple. La chaleur moite de Gambella est accablante, la sécurité aléatoire et les conditions de vie difficiles.

Nous sommes des centaines de travailleurs humanitaires, experts internationaux et nationaux, à soutenir les opérations d’urgence en Éthiopie en ce moment. Nous nous battons chaque jour pour améliorer les conditions de vie des populations défavorisées. Le travail humanitaire est non seulement une vocation mais un métier qui requiert beaucoup de flexibilité, un grand courage et une énorme patience. Il faut également avoir la capacité de négocier et d’argumenter pour faire valoir les droits des personnes défavorisées.

 

Comme moi, d’autres associés de CANADEM travaillent en Éthiopie et soutiennent des organisations internationales sur le terrain.

Je suis fière et terriblement reconnaissante de travailler pour CANADEM, une agence qui a d’ores et déjà fait valoriser son travail par le déploiement d’experts pour soutenir le travail des organisations onusiennes et internationales de par le monde.